Artiste et entière?

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Il y a bien des choses que j’ai compris depuis que je suis dans le milieu artistique. Au milieu des belles rencontres, des déceptions et de la compétition, il y a une nuance que j’ai remarquée et dont on parle moins: on parle peu des failles.

Je ne pense pas en apprendre à personne, mais pour dénicher des contrats, il faut des contacts. Inconsciemment, c’est presque essentiel de préserver une image artistique souvent conforme à « la loi non-écrite ». Une image souvent polie, perfectionnée et sans accrochages. On doit dire que l’on reste actif dans le milieu, même si en réalité le téléphone n’a pas sonné depuis des mois. Que dire du nombre de gens qui m’ont confiés être mal à l’aise en allant à toutes ces soirées de rassemblement artistique simplement pour rencontrer des gens et agrandir leur réseau. Je n’ai pas échappé à ces soirées, ni à ce sentiment intérieur de ne pas être entière. Au Québec, on répète constamment que ce milieu est petit et, effectivement, des liens se tissent à une vitesse fulgurante. C’est faire preuve de lucidité en comprenant que témoigner du mauvais travail d’un technicien se fera peut-être entendre d’une oreille mal intentionnée. Tout. Finit. Toujours. Par se savoir. En fait, j’ai compris assez rapidement que ma neutralité low-profile est la formule gagnante.

Je remarque sur les réseaux sociaux qu’on s’exclame toujours ouvertement lorsqu’un nouveau projet nous a été confié, et à quelque part, je comprends cette joie-là. Je me souviens de l’excitation que je ressentais lorsqu’on me choisissait sur un contrat. Je la ressens encore, bien sûr. Mais les gens « non-artistes » ou alors ceux qui ont un mode de vie beaucoup plus stable que les pigistes s’imaginent souvent à quel point nos vies semblent incroyables et les leur, parfois pathétiques.

Parce qu’au travers de nos photos prises avec des « célébrités », les behind-the-scene où tout semble plus-que-parfait et les événements VIP, le vrai behind-the-scene est beaucoup moins glamour qu’il ne le paraît. En fait, c’est un peu applicable à tout le monde; sur Facebook, on affiche toujours ce qui va bien, quand ça va bien. Mais parler du fait qu’on doive parfois jongler entre deux jobs pour se « permettre » de travailler comme pigiste, parler de nos crises existentielles et le sentiment de devoir souvent se justifier: ça, c’est rare d’être open là-dessus. Ça ternit l’image, comme on dit.

À un moment donné, ça devient lourd d’entretenir une image établie par le milieu et ne pas se sentir tout à fait soi-même. On s’entretient à coups d’artifices, mais au bout du mois, il ne reste pas toujours de paillettes. Si on met vraiment le doigt dessus, c’est un peu comme accepter de s’auto-hypocriser. Là, je ne dis pas que ceux qui sont actifs dans le milieu ou qui semblent l’être sont hypocrites; on le devient quand on n’est plus à l’aise avec l’image que l’on donne, et que l’on continue de l’entretenir.

Je dis tout ça, parce que des failles, j’en ai vu et connu à coup de centaines de visages et de confidences. Je salue ceux qui passent par-dessus leur orgueil et qui sont aisés de parler des choses telles qu’elles le sont, autant les échecs que les fiertés. Le meilleur exemple d’humanité que j’ai connu est cette réalisatrice d’une trentaine d’années que j’ai rencontrée sur un plateau il y a trois ans de cela. Suite aux nombreux refus de financement du gouvernement, elle a décidé de financer son court-métrage elle-même. Un investissement qui lui a coûté presque tout ce qui lui restait. Après quelques mois de post-production, elle confiait avoir prit tous ses REER, remplit ses cartes de crédit, avoir coupé pas mal partout et pensé à changer de carrière pour payer ses dettes. Elle était sans le sou, mais convaincue qu’avec sa détermination, son film irait loin. Et, comme de fait: ce film a remporté de nombreux prix à travers le monde et elle vit maintenant de son art à Hollywood!

Ce qui m’a le plus marqué de cette femme n’est non pas le succès qu’elle récolte maintenant, mais combien elle fut sincère envers elle-même et tous les gens autour durant cette période de remise en question. Rendu dans le cap de la trentaine, j’imagine que c’est un gros coup dans l’orgueil de se poser autant de questions de carrière et de vie. Cette rencontre fut une des plus enrichissantes de ma vie, d’ailleurs. Ça m’a montré que l’on pouvait se donner le droit d’être toujours terre à terre, peu importe les circonstances.

À force de parler constamment de réussite, à quel point c’est important d’avoir l’air toujours beaux, avoir un cv important à son actif, ça devient une pression inutile pour soi et aussi pour les autres. Le travail est important, mais il ne devrait pas exercer de pressions superficielles 24 heures sur 24. Il y a des talents anonymes qu’on ne connaît pas encore ou qu’on ne connaîtra jamais, et même s’ils sont remplis de volonté, qu’ils ont tout essayé, se sont ruinés, beaucoup penseront d’eux qu’ils n’ont « pas réussi dans la vie ». Et c’est quoi, au juste, réussir, exactement? Se trouver dans le top 10 du palmarès de musique, être connu, être très à l’aise financièrement…? Tout le monde possède sa propre définition de la réussite, mais la mienne s’est forgée au fil des ans, à coups de d’escalades et de moments monotones. Bien sûr qu’on a tous rêvé à un moment avec des étoiles, qu’on a espéré et qu’on espère atteindre LE top. Maintenant, je préfère penser que la réussite ne se trouve pas dans la réception d’un public ou d’une audience. C’est donner le meilleur de soi et être satisfait du travail acharné. Des fois, on dévie ailleurs aussi pour réaliser bien des choses. Pis c’est tellement pas grave. On ne peut pas toujours garder les rêves d’enfance exactement comme on les avait rêvés. Parfois c’est mieux autrement, d’y ajouter une aile de plus.

Je sais que ça fait extrêmement kitsch à dire, mais c’est probablement le genre de choses que j’aurais aimé savoir et pouvoir appliquer à mes débuts. Je croyais en savoir déjà beaucoup en ayant plus de deux décennies dans le corps, mais parfois je me sentais comme à la cour d’école où on se laisse impressionner par ceux en sixième année…La différence, c’est que se retrouver avec des gens plus vieux, plus expérimentés parfois, tu ressens le besoin de te prouver à toi-même et les gens autour. J’ose espérer que les gens ne portent pas un jugement aussi sévère envers eux-mêmes comme je l’ai été envers ma personne. Aujourd’hui, sachant qu’il me reste encore un bagage bien grand à remplir, je commence tranquillement à être plus près de la réalité sans avoir peur des regards que ça engendrerait. Comme on dit souvent…on est peut-être son pire juge!

-M!

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